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Mot d’introduction lors des obsèques du Père Pierre-Jean GRANGE
Article mis en ligne le 7 juin 2014
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Mot d’introduction lors des obsèques du Père Pierre-Jean GRANGE
Église d’Oraison le lundi 2 juin 2014.

C’est un beau jour pour s’élancer vers le ciel que celui de l’Ascension. Ce jour où nous nous souvenons qu’au terme de son ministère sur notre terre, après sa mort et sa résurrection, Jésus ayant achevé sa mission parmi nous, nous faisant confiance et nous donnant son Esprit pour la poursuivre, retourne auprès du Père. Il ne s’évade pas de notre condition humaine. D’auprès du Père il intercède pour nous, il veille sur nous, il nous rejoint au cœur de nos joies et de nos espoirs, de nos tristesses et de nos angoisses, il se donne à nous vivant chaque fois que nous le célébrons dans les sacrements. Mais cette belle coïncidence entre l’Ascension de Jésus et celle de Pierre-Jean, n’enlève rien à la stupeur, à la peine et à l’incompréhension de son départ si brutal, si violent. Nous aurions eu encore, vous sa famille selon la chair, nous sa famille ecclésiale, vous ses amis aux périphéries ou loin de l’Eglise, nous aurions eu encore tellement de belles choses à vivre ensemble, des projets à penser et à mettre en œuvre, des moissons de vie à engranger…
Ce parcours sur la terre de Pierre-Jean, si soudainement achevé, avait débuté le 22 avril 1949 à Saint-Etienne dans la Loire, terre à laquelle il était resté très attaché et sur laquelle il retournait souvent. Il est le 2e d’une famille de cinq enfants. Né, et grandissant dans une famille chrétienne, c’est naturellement qu’il fait ses études primaires au petit-séminaire de Saint-Etienne puis ses études secondaires au séminaire d’Allex dans la Drôme, établissement tenu par les religieux spiritains. Il sera, et restera, très marqué par la vie et l’exemple de certains de ses maîtres. Sentant l’appel à consacrer toute sa vie au Seigneur et à cause de Lui, à ses frères et sœurs en humanité, Pierre-Jean commence sa formation en vue du sacerdoce pour cette congrégation spiritaine. De santé fragile, il ne pourra pas envisager de vivre la mission dans les pays lointains. Il sera un temps enseignant au séminaire d’Allex. Devant renoncer à la vie missionnaire au loin, il se résout non sans peine à quitter cette famille religieuse. Cependant, il gardera toute sa vie la nostalgie de son passage chez les spiritains. On n’oublie jamais son premier amour de jeunesse. Pierre-Jean entre alors chez les salésiens, congrégation vouée à l’éducation de la jeunesse ; formation de la jeunesse pour laquelle il avait un réel charisme. La personnalité de Pierre-Jean, son tempérament bouillant n’étaient pas forcément compatibles avec une vie communautaire de type religieux. Il quitte alors les salésiens et puis, après une année sabbatique où il se confronte avec la vie civile dans le monde, il entre au séminaire pour le diocèse de Digne en vue de devenir prêtre diocésain. Au terme de sa formation, il est ordonné diacre le 26 mai 1985, le jour où Charles Honoré est ordonné prêtre. Pierre-Jean lui, le sera des mains de Monseigneur Abelé, le 15 juin 1986. Il est d’abord nommé vicaire à Digne et aumônier scolaire où sa prédilection pour les jeunes, ses expériences antérieures et son charisme, font merveille auprès d’eux. En 1987, un terrible accident de voiture à Marseille le laisse deux années démantibulé dans son corps mais aussi dans sa tête et son cœur. Se remettra t’il d’ailleurs vraiment définitivement de cet accident et des questions existentielles qu’il provoqua ?
Après sa convalescence, il lui est demandé de quitter Digne pour une autre mission. Ce qui provoquera de vives réactions au sein de l’aumônerie scolaire. Malgré l’incompréhension, dans l’obéissance ecclésiale, en 1989, il accepte sa nomination à Sisteron comme vicaire et aumônier de jeunes où il réussira là aussi merveilleusement. Tous se souviennent de lui. Il a créé avec les jeunes dont il s’est occupé des liens et des amitiés solides. Il en a marié plusieurs, baptisant également leurs enfants.
En 1996, il change de ministère. Il devient curé du secteur de Malijai, les Mées, Peyruis, Lurs et Ganagobie. Il le sera jusqu’en 2009, date à laquelle il reçoit la mission de prendre soin, c’est la définition du curé, de ce beau secteur d’Oraison. A côté de ses missions paroissiales, il sera chargé de la pastorale liturgique et sacramentelle pour le diocèse. Pierre-Jean aimait la liturgie et savait la faire aimer. Il fût également cérémoniaire diocésain mais aussi, aumônier du mouvement « Lourdes, Cancer, Espérance ».
Comment résumer en quelques mots la personnalité de quelqu’un ? Est-ce d’ailleurs possible et même, en a-t-on le droit ? Ce qui parait à l’extérieur du mystère intérieur de la personne, les visages qu’elle montre, ne sont que les deux ou trois des mille visages qu’elle recèle et elle, ne connaît également de nous que quelques balbutiements préliminaires. Ce qui n’est facile à faire pour personne l’est encore moins pour Pierre-Jean, tellement étaient nombreuses, et parfois complexes, les facettes de sa personnalité. Ce que je vais dire vient de mes années de compagnonnage, parfois proches avec Pierre-Jean qui m’avait accueilli jeune stagiaire en vue du diaconat à Sisteron ; mais aussi de mes neuf années de vicaire général où, je crois dans la confiance, entre deux frères qui cherchaient à mieux servir le même Seigneur, nous avons souvent échangé dans la joie mais aussi souvent les larmes, sur ce qu’il vivait. Ma perception partielle de Pierre-Jean rejoint celle d’autres dont les témoignages sont nombreux ces jours-ci. Cela rejoindra le sentiment et l’expérience d’autres aussi, en étonnera peut-être certains…
Pierre-Jean était un homme d’une extrême sensibilité et donc d’une grande vulnérabilité ; souvent « écorché-vif ». Et de ces plaies pouvaient parfois sortir des épines ; épines qui le protégeaient car il avait du mal à laisser accéder à lui. Il avait horreur qu’on parle de lui ou qu’on le félicite, par exemple. Épines qui pouvaient parfois piquer, nous piquer, par ses réactions passionnées, parfois disproportionnées. De l’alternative proposée par Jésus dans l’Apocalypse (froid ou bouillant), Pierre-Jean avait clairement choisi. Point n’est besoin de dire quelle attitude ! Pierre-Jean n’acceptait pas de rester tiède, passif ou de ne pas réagir lorsqu’il lui semblait que tel ou tel sujet recélait des enjeux humains et chrétiens qui nécessitaient une parole, une réaction. Il était entier, excessif, brûlant dans ses analyses et ses réactions. Il pouvait blesser ou agacer. Mais ses plaies, sa sensibilité et sa vulnérabilité, ont été le plus souvent des ouvertures positives qui lui ont permis d’accueillir. Accueillir celles et ceux qu’il a été appelé à servir comme prêtre, les conduisant, selon l’expression de ses paroissiens des Mées-Malijai, « d’une main de fer dans un gant de… crin ». Mais il a aussi accueilli ceux que la société et/ou l’Église pouvaient avoir tendance à oublier, par peur, par ignorance ou par crainte de ne pas savoir s’y prendre ; je pense notamment aux personnes atteintes par le SIDA. Pierre-Jean savait ce qu’était la souffrance, ce qu’elle pouvait entraîner de solitude et de peurs. Il n’en parlait pas. Il l’avait éprouvée dans sa propre chair et savait se faire proche non par des discours mais en actes.
Pierre-Jean aimait à provoquer, nous provoquer ; non au sens de provocation mais pour nous pousser à être logiques avec notre foi. Logiques envers les biens matériels. Posséder hantait littéralement Pierre-Jean et le culpabilisait car il lui semblait que même le peu qu’il possédait, il le confisquait aux pauvres. Il nous provoquait aussi à être logique avec notre baptême et notre confirmation et à prendre notre part dans la vie et la mission de l’Église et ne pas être de simple consommateurs. De partout où il est passé, il a mis en place des équipes de laïcs qui ont collaboré avec lui. Il nous provoquait aussi à être logique avec notre foi en ce Dieu qui s’est révélé dans la figure du Bon Samaritain qui a pris en charge un blessé de la vie sur le chemin. Pierre-Jean s’est aussi risqué sur les chemins de l’humanité blessée et parfois abandonnée au bord du chemin de nos solidarités humaines. Bien avant que le Pape François n’en fasse explicitement le programme de toute l’Église, Pierre-Jean est allé aux périphéries, au risque parfois de s’y brûler un peu les ailes et de s’y être laissé blesser dans son cœur et son corps si sensibles et fragiles. Il avait particulièrement aimé cette phrase du Pape François, « Je préfère une Église accidentée, blessée et sale pour être sortie par les chemins, plutôt qu’une Église malade de la fermeture et du confort de s’accrocher à ses propres sécurités ».
Pierre-Jean aimait l’Église ; il croyait qu’elle était le projet de Dieu pour rassembler l’humanité et par laquelle le Christ Jésus voulait rejoindre toute femme, tout homme, spécialement les petits, les rejetés, les paumés, les cassés de la vie, ce que nous pouvons être tous à l’un ou l’autre moment de notre vie. Il a eu parfois plus de mal avec l’institution ecclésiale. Son tempérament rebelle, anticonformiste, ses provocations (quelques fois provocatrices aussi) ont pu créer des incompréhensions, des malentendus, des tensions réciproques entre lui et ses supérieurs dans les différents lieux d’Église et de mission qu’il a connus. Il ne comprenait pas ce qu’on lui désignait comme incompatible entre sa mission de prêtre et certains engagements de sa vie. Il s’est parfois senti, et l’a dit, marginalisé par certains membres de l’Église, par ceux qu’il appelait les « biens pensant » qui désignent les « honnêtes gens » que dénonce aussi Charles Péguy. Certaines fois il a eu, je crois, raison de réagir ainsi. D’autres fois, son caractère passionné et son excessivité, ne lui ont pas permis de comprendre et d’accepter que toutes les moyens ne sont pas forcément bons au service des bonnes causes. Mais ce furent pour lui des moments de telles tensions intérieures qu’il a pu mettre en balance ses missions pastorales et ses solidarités avec les exclus. Etait-ce incompatible ? Certains le pensaient, lui, non ! Il fût tenté de quitter l’Église comme il l’écrivit dans le journal « La Croix » le 22 mars 1995. Le soutien de l’Église à travers son évêque d’alors, de ses confrères, de ses paroissiens et d’autres, son amour du Christ l’ont aidé à traverser ces turbulences, ses interrogations, ses révoltes. Et il dira : « Mes amis touchés par le VIH m’ont fait comprendre que c’est du prêtre qu’ils ont besoin pour leur manifester l’amour et la tendresse de Dieu qu’ils ne retrouvent pas trop, hélas, dans son Église ». Propos réalistes, durs, ne disant pas tout de toute l’attitude de l’Église ? A vous d’en juger.
Pudique à l’excès il n’acceptait pas qu’on parle de lui, qu’on le complimente. Il ne fut jamais carriériste ou ambitieux.
Pierre-Jean, c’est pour cela qu’on t’aimait. Pour tout cela. Nos rencontres diocésaines vont manquer de piquant sans tes interventions. Pierre-Jean, toi le prêtre, toi l’homme plein d’humanité (tu n’as jamais séparé les deux), tu vas nous manquer, tu nous manques déjà. Ta place restera marquée en nous comme un grand vide, une blessure. Tu aimais ce peuple de que le seigneur t’avait confié. Ton ministère d’intercession, de soutien, d’accompagnement de tous, notamment des petits et des blessés de l’existence, tu vas le poursuivre autrement mais réellement. Tu as quitté le sanctuaire de ton corps. Tu es accueilli dans le sanctuaire du cœur de Dieu, ce cœur dont tu as été un reflet par ton ministère. Á chacun, ici et maintenant, de vous demander comment prendre toujours plus votre place dans la construction d’une communauté vivante. Ce sera la meilleure façon de remercier Pierre-Jean pour son ministère et de pas rendre vains ses efforts, et ses coups de gueule pour une vraie et juste coresponsabilité prêtres et laïcs.
Pierre-Jean, cher frère prêtre, merci. Merci de ce que tu as été et fait. Il n’y a pas de séparation entre la terre et le cœur de Dieu. Á bientôt, à très bientôt même. Les séparations ne sont que provisoires, elles sont des rendez-vous pour l’éternité.

Père Christophe Disdier-Chave, vicaire général.



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